Habiter touristiquement
Depuis son invention, au tournant des XVIIIe et XIXe siècles, les formes que prend le phénomène touristique ne cessent de se diversifier et le tourisme lui-même de se diffuser. La créativité des touristes combinée à l’ingéniosité des professionnels de l’offre en expliquent les raisons[A1]. Commun entre toutes ces manières d’en faire, le tourisme n’en demeure pas moins un rapport au Monde (Duhamel, 2017 : 12), autrement dit un style d’habiter susceptible d’être analysé et compris comme tel.
Faut-il donc être étonné ? Après avoir été un mot plutôt « faible » des sciences sociales du XXe siècle, le mot est désormais au cœur d’une conceptualisation dont les prémices se mettent en place dans les années 1990, à partir du champ d’études touristiques. Nommant la dimension géographique des sociétés, bien au-delà du seul logement donc, il ouvre ici des perspectives d’études de phénomènes sociaux envisagés à partir de l’originalité de ce point de vue. C’est ainsi que l’habiter peut désormais se retourner vers le tourisme…
Ainsi, suivant le schéma des structures et dynamiques de l’habiter (Lazzarotti, 2006), il s’agit donc de qualifier ses trois « instances », habitants, cohabitants, espaces géographiques habités tout en en soulignant leurs liaisons dynamiques, permanentes et variées dans leurs modes de transmission (fig. 1). De fait, l’habiter ici conçu est, à la fois, résultat et processus à la fois, ce dont rend compte la logique de l’infinitif substantivé.

Ill.1 : instances et dynamiques de l’habiter (d’après Lazzarotti, 2006)
I. Du tourisme au “touristique”
L’intérêt de l’analyse du tourisme par l’habiter répond aux dynamiques propres au tourisme dont les définitions de quelques moments rendent compte.
A. Le tourisme, définitions fonctionnelle, comptable et systémo-pratique
Venue des années 1960, une première définition fait du phénomène un échange commercial. Les touristes sont des consommateurs. Ils achètent toutes sortes de produits touristiques (Ginier, 1969).
Une seconde cultive l’approche comptable. Les touristes sont définis par leurs mouvements rapportés à une durée de séjour. Elle date du début des années 1990 et est portée par l’Organisation Mondiale du tourisme OMT, devenue ONU Tourisme en 2024. La plupart du temps, elle est reprise par les organismes nationaux, l’INSEE française par exemple : « Le tourisme comprend les activités déployées par les personnes au cours de leurs voyages et séjours dans des lieux situés en dehors de leur environnement habituel pour une période consécutive qui ne dépasse pas une année, à des fins de loisirs, pour affaires et autres motifs non liés à l’exercice d’une activité rémunérée dans le lieu visité. » (INSEE, 2019, https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c1094). Sur cette base, sont produites les très utiles et toujours discutables statistiques mondiales (Stock, M., Coëffé, V et Violier P (dir.) (2002)). Elles donnent une idée de l’ordre de grandeur et de la répartition du phénomène.
Une définition pratique et systémique émerge au sein de l’équipe MIT à partir des années 1990 : « système d’acteurs, de pratiques et d’espaces qui participent à la “recréation” des individus par le déplacement et l’habiter temporaire hors des lieux du quotidien » (Knafou et Stock, 2013 : 1018). Cette approche rompt avec les démarches précédentes qui s’appuyaient sur une comptabilité des équipements. Elle suggère que le tourisme, c’est d’abord une affaire de touristes (Knafou, 1992). Sont touristiques les lieux où il y a des touristes. Un tel renversement de perspective réoriente les réflexions sur le tourisme en l’interrogeant : qu’est-ce qu’un touriste ? Cela dit, la question n’est-elle pas devenue obsolète au moment même où elle s’impose ?
B. Le touristique, phénomène “banal”
Depuis la fin du XXe siècle, le phénomène touristique a en effet connu de profondes mutations. Certaines sont en lien avec la diffusion des réseaux sociaux et autres techniques de communication. Les touristes sont de plus en plus capables d’être les propres inventeurs de leurs pratiques touristiques. Et cela ne concerne pas que les nations touristiques « historiques », disons occidentales. De Las Vegas à Paris, de Venise à Lijiang, du mont Saint-Michel à la baie d’Along, le tourisme est désormais un phénomène mondialisé. Enfin, phénomène urbain diffusé, les pratiques et les « valeurs » qui le fondent sont en passe de devenir celles des sociétés tout entières. Inventées et expérimentés par des urbains aux marges des États-Nations, ces mêmes urbains les rapportent avec eux en revenant dans leurs villes de départ. Dès lors, l’idée sera de faire du quotidien avec ce qui n’était que de l’occasionnel : Paris-plage n’est plus seulement une station près du Touquet quand nombre de quartiers urbains sont fréquentés aussi bien par des résidents que par des touristes. De fait, les habitants non touristes, immobiles ou immobilisés, sont aussi concernés, voire impliqués par les habitants-touristes. Qu’ils le veuillent ou non, qu’ils en « profitent » ou en subissent des conséquences jugées néfastes, voire funestes, ils sont à leur manière des habitants-touristes « passifs ». C’est ainsi que le tourisme peut-être désormais considéré comme un « genre commun » (Lussault, 2007). Autrement dit, le « touristique » (Darbellay et Stock, 2012) est désormais un phénomène social plein et entier : le tourisme et les aspirations qu’il met en pratique cessent d’être liés à un espace-temps délimité.
Le XXIe siècle n’est donc pas tant celui du post-tourisme (Urry, 2002) que celui de l’affirmation du touristique comme phénomène social courant, voire banal par ce que très répandu. Il est à penser comme un style d’habiter à part entière des sociétés à habitants mobiles, itinérants récréatifs par exemple (Gaugue, 2023), autant que comme revendication implicite de la majorité de leurs habitants, y compris celles et ceux qui ne font pas de tourisme, au sens XXe siècle du terme.
D’une certaine manière donc, toutes et tous, en situation touristique ou non, nous habitons touristiquement. Qu’est-ce à comprendre ?
II. Habiter touristiquement, c’est existentiel
La présence des touristes est désormais reconnue comme l’un des critères premiers du phénomène touristique. Du point de vue de l’habiter, ils sont des habitants et des habitantes. Même, et surtout, s’ils ne correspondent pas à l’idée épuisée qui définit le mot habitant comme un résident permanent sédentarisé, les touristes, avec les modalités qui leur sont propres, sont bel et bien des habitants à part entière. Qu’est-ce donc qui fait les qualités spécifiques des habitants-touristes[1] ?
[1] Le choix du pluriel est inclusif. Il intègre toutes et tous, aussi bien que les habitants non-binaires.
A. Délocalisation et déplacement
Les touristes sont des habitants en mouvements. Mais si tous les mouvements ne sont pas touristiques, comment qualifier ceux qui le sont ?
Un premier critère, le plus évident et le plus objectivable, est celui de la délocalisation. Être touriste, c’est changer de lieu, franchir ainsi un horizon d’altérité, un rapport de différences entre deux lieux. Il peut être plus ou moins intense selon qu’il engage un changement de langue, de monnaie, de coutumes alimentaires, avant même de parler de l’heure.
L’effet de toute délocalisation est un déplacement, autrement dit et stricto sensu, un changement de place. Du point de vue de l’habiter, le mot et la notion sont essentiels (Lussault, 2007). C’est pourquoi, plutôt que d’imposer une définition, il reste préférable de l’aborder comme questionnement. Un questionnement qui situe, loin d’être anecdotique et insignifiant est celui de la place : où et comment être soi-même dans Monde, autrement dit aussi parmi les autres ?
Être habitant-touriste, c’est en effet changer de place. Une des spécificités de l’époque contemporaine est que le déplacement n’est plus mécaniquement lié à la délocalisation. Si se délocaliser est se déplacer, se déplacer n’implique pas, ou plus, de se délocaliser. Touristiquement, il est possible de changer de place sans changer de lieu. Intégrés aux villes, ses valeurs et ses aménagements autorisent à considérer comme changement de place ce qui pourrait ne pas être qualifié de délocalisation. Par exemple, les pratiques de « staycation » qui consistent à passer la nuit dans un hôtel de luxe « près de chez soi », en attestent. Autre cas lorsque, pour quelques heures, des habitants-résidents se baguenaudent dans l’un des quartiers à forte fréquentation touristique de leur lieu de résidence habituel.
Cela dit, ces remarques ne répondent que partiellement à la question initiale, celle de la singularité des déplacements touristiques.
B. Aspiration et intentionnalité des déplacements
L’apparente futilité des activités touristiques ne fait sans doute qu’en mieux cacher l’importance. Parce qu’être habitant-touriste, c’est toujours faire un choix, celui du lieu tout autant que celui de sa place dans le lieu. Et, dans tous les cas, un tel choix intègre de nombreux paramètres dont certains dépassent l’habiter, mais le conditionnent.
L’un d’eux questionne les envies, les désirs, en un mot les aspirations de chacun et chacune. Que ce soit pour le repos, le jeu, la découverte ou le shopping (Duhamel, 2018 : 84) faire le choix du tourisme, c’est se demander où et comment il plaît d’être vu, selon la définition que donne Jacques Lacan du « point idéal du moi » (Lacan, 1973 : 298). Et cela commence par ceci : le choix de la destination. Dans la balance, de nombreux critères, matériels et financiers entre autres, mais des critères plus personnels, parfois implicites : où localiser ses propres envies ? Plus spécifiquement peut-être, quel lieu choisir parmi ceux perçus comme étant les mieux à même de répondre à ses attendre ? Parce que le projet est personnel, l’enjeu est donc existentiel. De fait parce que la démarche touristique engage de manière quasiment exclusive, autrement dit en minimisant, beaucoup plus rarement en excluant, le placement de soi, elle est de ce point de vue unique.
C. Compétences et savoir-faire touristiques
Devenir touriste, franchir des horizons d’altérité, changer de place et s’éprouver comme un autre, peut ainsi s’évaluer comme un défi, cognitif autant que psychologique. Être touriste, c’est précisément, utiliser des codes, des normes, des usages, tout ce qui dans la définition d’un lieu définit la manière commune d’en mesurer la distance (Lazzarotti, 2006) pour partie inconnus aux nouveaux habitants.
Être touriste, c’est ainsi mobiliser, ou apprendre, des compétences et des savoir-faire, notamment celles et ceux qui sont propres aux pratiques et aux lieux touristiques ainsi que les manières d’y accéder (Cérriani et al., 2004). Ils se transmettent par mimétisme, sur place, mais aussi par tous les canaux où circulent les informations, des guides touristiques à tous les media, réseaux commerciaux et autres, et aux échanges directs. L’apprentissage du tourisme est ainsi devenu une formation permanente. De fait, les compétences augmentent avec les expériences au point que les habitants-touristes acquièrent des formes d’autonomie touristique, elle-même favorisée par les réseaux sociaux. De cette manière, les touristes sont instituteurs de leur propre tourisme, chacun et chacune pouvant inventer, et réinventer, sa propre manière de l’être. Et c’est aussi ainsi que changent, constamment, les formes du touristique faisant du tourisme un phénomène auto-mutant, désormais cas typique d’un « sur-mesure de masse » contemporain.
Se déplacer pour se replacer
Bref, le tourisme est à la fois déplacement et (re)placement. Être touriste, c’est se déplacer pour se replacer. Ce fait n’est pas spécifique au tourisme. Mais ce qui l’est, c’est que les habitants-touristes l’opèrent pour eux-mêmes et selon leurs propres critères. De ce point de vue, il est probablement l’une des activités humaines qui engage le plus la liberté de chacun et chacune.
Et cette aspiration n’est pas vide de sens. Se déplacer pour se replacer est une épreuve de soi, une confrontation à ses compétences donc à ses incompétences. Au moins autant qu’une épreuve de soi, cette expérience est aussi une quête de soi. S’expérimenter ailleurs, cerner ses aspirations, les mettre en œuvre par des choix et la mobilisation de compétences, c’est aussi s’éprouver soi-même. C’est faire l’expérience d’un autre soi-même, d’un soi-même ailleurs. De ce point de vue, il semble inutile de préciser qu’une telle expérience est une prise de risque que toutes les organisations et chemins balisés touristiques tendent à rendre habitable.
Le tourisme déplace. Et déplacer, c’est changer. C’est pour cela que, au-delà de telle ou telle des modalités de faire et d’être, habiter touristiquement, implique toujours une portée existentielle.
III. Cohabiter touristiquement, c’est politique
De manière statistiquement abusive, les chansons populaires promeuvent l’idée que faire du tourisme, c’est aussi faire la quête amoureuse de l’autre (Lazzarotti, 2021). Pour autant, elles pointent une dimension significative : les désirs de rencontres sont une importante motivation du tourisme. Habiter en touristes, c’est donc cohabiter en touristes. C’est que, intentionnellement ou non, cause ou conséquence, faire du tourisme, selon des modalités infiniment variées, c’est (vouloir) faire des rencontres.
A. Face à face : cohabitants-touristes et autres
La partition entre des habitants-touristes et les autres habitants, deux blocs présentés comme homogènes, est commode. Mais elle est simpliste. Posons-là donc bien comme relative avant que d’en proposer l’analyse.
1. Le tourisme, une lutte pour les places
L’arrivée des habitants-touristes dans un lieu remet en cause l’ordre géographique de la cohabitation, autrement dit l’ordre politique du lieu. Les habitants « déjà-là », ceux présents avant le tourisme, y sont « passivement » confrontés. Dès lors, il n’est pas de cas où l’arrivée et la présence des habitants-touristes ne travaillent pas, de manières sourde ou spectaculaire, les fractures internes des sociétés déjà-là. Entre ceux qui sont prêts à participer à la mise en tourisme, espérant en tirer un profit, et ceux qui le refusent et optent pour la fermeture du lieu ou proposent lui donner une autre orientation, les tensions sont parfois vives. Elles s’expriment désormais autour des enjeux de la « régulation », chacun invoquant le « bon » nombre de touristes, de fait celui qui l’arrange, et cherchant à le légitimer de manière décisive en usant d’arguments parfois inattendus, le bruit des valises à roulettes par exemple (Deguy, 2025)… ou plus habituels et consensuels : le « surtourisme »…
Ironiquement, les populations venues par le tourisme sont parfois les plus ferventes partisanes de la fermeture du lieu… aux touristes suivants.
Le fait est donc qu’il n’y a pas de mise en tourisme sans la duplicité factuelle de populations « déjà-là » ou plus exactement d’une partie d’entre elles : vente de terrains, participation à l’économie touristique vue comme une opportunité de rester dans le lieu, etc. Car le tourisme n’épuise pas l’économie d’un lieu. Le cas de Saint-Tropez le dit assez (Équipe MIT, 2005). La fonction touristique y prospère sur le déclin des autres, la pèche en l’occurrence. En revanche, la réussite du projet touristique peut très bien se mesurer à l’aune de l’enrichissement du lieu, qui est aussi celui de ses habitants.
Dans tous les cas, avec des arguments qui valent ce qu’ils valent, l’enjeu de cohabitation est la légitime présence des uns et des autres ainsi que leur place relative dans le lieu. Le tourisme ne déplace pas seulement les habitants-touristes. Ce faisant, ils déplacent aussi les lieux, comme système de places si l’on peut dire, dans une lutte incessante. Qui est « habitant légitime » ? Comment doit être le « bon » touriste ? Quel modèle de touriste est proclamé indésirable ? Bref, même touristiquement, habiter c’est lutter (George, 1994 : 52).
B. Un touristique aux fondements d’une société ?
Les rencontres touristiques sont aussi des rencontres entre les touristes. Dès lors, le tourisme comme cohabitation invite à réfléchir sur la nature des collectifs ainsi constitués.
1. Cohabitations touristiques : du bonheur pour toutes et tous ?
Même éphémère, et bien qu’éphémère, il existe une société des touristes. Les cohabitants-touristes partagent le même projet et ils s’accordent, le cas échéant tacitement, sur l’usage et l’ordre des lieux. Ils y nouent la plupart du temps des liens brefs dont on peut penser qu’ils reposent sur des liaisons faibles, à l’occasion festives.
De cette situation, émergent une série de questions. Une première tient à évaluer la nature des fondements communs de cette société. La quête de soi passerait-elle par celle des autres, confirmée par une forme de collectif de gens heureux ou à la recherche d’un bonheur ?
Une seconde pourrait interroger la constitution et la dynamique de ce collectif. Les cohabitations touristiques sont-elles ouvertes ou fermées ? Faites de gens qui partagent une même idée du lieu pratiqué, de gens qui, donc, se reconnaissent sans se connaître, leur proximité sociale semble plus proche qu’il pourrait y paraître. Le Monde n’est « petit » que parce que les touristes ont, a priori, des traits communs. Mais au-delà, des clôtures ? La question des handicaps, par exemple, n’est-elle pas laissée pour compte dans la conception et la réalisation des équipements touristiques eux-mêmes ? Cohabitations heureuses, les sociétés touristiques ne le sont peut-être pas également pour toutes et tous.
2. Voter avec ses pieds : un pouvoir pacifique ?
Comme cohabitation, les sociétés touristiques reposent donc sur le partage des lieux et ce qui le rend possible. De fait, chacun et chacune se fait une idée commune de l’usage d’un lieu agencé par et pour le tourisme. Par sa présence, ils et elles ne font que le valider comme tel. Dans le champ du tourisme, voter avec ses pieds n’a jamais tant de sens que dans le champ politique. Les lieux touristiques meurent de ne plus avoir de touristes. La connivence entre toutes et tous est ainsi tacite. Une norme est posée. Tant qu’elle fait consensus, le lieu demeure tel qu’il est. Dans le cas des cohabitations touristiques, elle repose sur une organisation sociale largement pacifique.
De ce point de vue, elles se distinguent d’autres types de cohabitations qui, loin du tourisme, sont beaucoup plus fondés sur la séparation, voire le clivage, relents plus ou moins revendiqués de la haine de l’autre, touriste ou non. Dans tous les cas, donc, les modèles de cohabitations touristiques, ne sont en liens avec les ordres politiques et sociaux globaux. Un tel constat est alors porteur d’interrogations : dans ce croisement, y aurait-il différents types de sociétés touristiques ? Existe-t-il, par exemple, des sociétés touristiques plus démocratiques que d’autres ? Le site de Prora, station touristique modelée par le pouvoir nazi sur l’île de Rügen en mer Baltique, a de quoi faire réfléchir…
Pacifiques et heureuses et, comme telles, formes d’utopies contemporaines des habiters désirables, les cohabitations touristiques sont donc des modèles – uniques ? – de cohabitation.
3. Du touristique au service des pouvoirs ?
Le touristique a pu et peut aussi valoir comme instrument de projection, de diffusion, de mondialisation d’un modèle social (Chevalier et Lefort, 2021), le cas échéant comme « soft power ». Visites de musées, à l’occasion tournées vers la glorification des lieux sous couvert de « culture », et diffusions d’images par les réseaux sociaux y participent. Cela dit, l’Occident colonial avait ses propres canaux, les cartes postales par exemple. La Chine contemporaine pourrait bien ainsi en faire l’un des moyens d’une projection mondiale qualifiée de Chine-Monde (Taunay, 2022). La sinisation du modèle touristique de l’île de Phuket (Li, 2019, 2024) en serait un exemple typique.
Il n’y a donc pas une mais des cohabitations touristiques. Cela dit, et quelles qu’en soient les modalités, toutes ordonnent la société des cohabitants-touristes. Certes, les rencontres qu’elle génère sont liées à la contingence des emplois du temps et autres aléas de vie des uns et des autres. Mais elles sont aussi conditionnées par les socio–styles de cohabitants partageant une conception commune de ce qui est voulu et attendu d’une cohabitation touristique. Il y donc un ordre de cohabitation touristique, avec ses règles, ses normes, ses délits, toutes et tous adossés à des lois communes. Disons alors que les rencontres touristiques ne sont pas tout à fait fortuites. Mais reconnaissons aussi que, si le touristique favorise certains types de cohabitations, il est aussi l’un des moyens de contrôle. Serait-ce que les effets des rencontres sont toujours politiquement dangereux, entre autres ?
Un fil du rasoir
Modèle pacifique tendu vers des formes de bonheurs, le touristique comme cohabitation, engage aussi des pouvoirs, voire constitue un pouvoir à part entière. Parmi ses principaux enjeux, figure la dangerosité politique des effets non-intentionnels de toute rencontre. De là à penser que les tenants de l’ordre social les surveillent « comme le lait sur le feu », il n’y a pas loin. Comment, de leur point de vue, libérer les aspirations des habitants urbains et mobiles qui sont de plus en plus nombreux au XXIe siècle, tout en maintenant les ordres politiques et leurs tenants en place ?
IV. Les lieux du touristique, des lieux en tensions
Localisant et articulant les portées et enjeux existentiels et politiques, l’habiter touristique génère aussi un modèle de lieu. Un modèle de lieu qui, édifié selon des tensions structurantes, conditionne les habiters touristiques. Comment ?
A. Éphémères et durables : des lieux mouvementés
La part des habitants-touristes présents change au cours de l’année. Les lieux se vident et se remplissent continuellement. En outre, celles et ceux qui y viennent ne sont pas systématiquement les mêmes, même si cela peut aussi être le cas. Pour autant, et de manière apparemment paradoxale, ces lieux n’en demeurent pas moins durables. Autrement dit, leurs usages touristiques se maintiennent, au-delà des habitudes, au-delà des habitants, et quand bien même ces habitants-touristes en seraient absents.
De fait, la conservation du touristique dans les lieux tient aussi au travail des habitants-résidents ou de certains d’entre eux, à l’occasion acteurs-conservateurs du tourisme. Tout autant, elle est aussi liée à la conservation des savoirs et des usages des lieux par ceux qui n’y sont pas mais qui, y venant, sauront y déployer leur projet touristique. Et cela revient à ceci : les lieux touristiques sont ceux d’une société en mouvement. Ils sont ainsi à la fois tout à fait éphémères, variant en partie par leurs habitants-touristes au fil des période de l’année, et tout à fait durables, à en juger par la constante de leur existence. Et cette constante semble d’autant plus stable que les modalités touristiques locales peuvent varier, développant une forme ou une autre, mais restant toujours ainsi dans le champ touristique, celui de la société qui le pratique.
De fait, la capacité des lieux touristiques à être le siège d’innovations en matière de pratiques, ou autre, assurent leur durabilité selon le modèle toujours en tensions de la transformation permanente. Ils sont ainsi à la fois révolutionnaires, ce sans quoi ils péricliteraient comme touristiques, et conservateurs, ce sans quoi ils disparaitraient comme touristique.
B. Locaux et mondiaux : des lieux singuliers
Les lieux touristiques fonctionnent sur le modèle de l’économie présentielle (Davezie, 2008). Les habitants-touristes en sont la ressource. Par leurs présences et les dépenses liées, ils alimentent l’économie locale, à la fois en ce qui concerne la valeur foncière et les échanges commerciaux. Ils assurent, ou non du reste, la viabilité des équipements prévus pour le tourisme, hébergement, restauration et tous les autres, conçus pour garantir au mieux l’offre touristique. Dans tous les cas, il s’agit donc de donner à des hommes et des femmes la forte envie de venir. L’enjeu de cette offre est donc crucial : comment capturer la « rente de mobilité » issue des déplacements et replacements touristiques ?
À leurs manières, les logiques de construction et de promotion des lieux touristiques visent à s’approcher au plus près de ce qui peut être considéré comme « la rente de monopole » (Harvey, 2001). De ce point de vue, la voie est étroite. D’une part, il s’agit de proposer une destination comme nulle part ailleurs. C’est le cas de certaines situations emblématiques : pour qui veut visiter à Venise, il n’y a d’autres choix que de s’y rendre. Cela dit, et d’autre part, l’unicité ne peut pas être isolement, synonyme d’inaccessibilité. Se rendre à Venise, c’est en connaître, a priori, certaines clés. C’est aussi suivre des réseaux de transports établis. Les lieux touristiques ont donc ceci de particuliers qu’ils doivent, à la fois, se situer dans le local et le mondial. Trop mondiaux, ils ne se distinguent plus des autres ; trop locaux, ils sont inaccessibles pour le plus grand nombre des touristes.
Le parfait exemple de ces tensions dynamiques a été décrit à travers la notion de mémoires-Monde (Lazzarotti, 2012, 2019). Dans ces cas, de Xintiandi à Shanghai au Fisherman’s wharf de San Francisco, etc., les lieux sont à la fois typiquement locaux, par leur référencement historique, et totalement mondiaux par leur accessibilité. C’est en cela qu’ils peuvent être qualifiés de lieux singuliers, à la fois uniques et mondiaux, de fait alliage qualitatif des lieux touristiques. C’est ainsi qu’ils peuvent être compris comme anticipation, expérimentation et, à ce jour, modèle de ce qui est décrit comme hyperlieux (Lussault, 2017).
C. Le touristique, un ordre localisé
L’aménagement et l’agencement du touristique dans un lieu peuvent être saisis comme un dispositif. Au sens du mot que lui donne Michel Foucault (Chartier, 2017), celui-ci est associé au contrôle. De fait, ces lieux sont façonnés parfois par les touristes, toujours pour le tourisme. Le touristique d’un lieu est ainsi un ordre localisé. Un ordre pensé par les tenants du lieu, un ordre validé, confirmé et légitimé par ses habitants-touristes.
Localement, donc, deux logiques se croisent, pour le dire de manière neutre. La première est celle de la liberté des habitants-touristes quand la seconde est celle de l’ordre local. De ce point de vue, le touristique des lieux pourrait bien condenser une des problématiques, aussi l’un des enjeux, de sociétés contemporaines tendues vers le modèle des sociétés à habitants mobiles. Il ne faudrait donc pas s’y tromper : réseaux routiers et autoroutiers, ports et aéroports sont aussi à prendre en considération. S’y localisent, et peut-être de manière encore plus visible, la même tension : comment favoriser les circulations tout en les contrôlant. Comment les contrôler sans les ralentir au point de décourager les candidats au voyage (Degoutin et Wagon, 2018) ?
Dilemmes du touristique, dilemmes de l’habiter
Terme du tourisme mondial, le touristique dans ses lieux est à la fois inaugural, expérimental et emblématique des tensions et des enjeux qui traversent un Monde contemporain basculant, tant bien que mal, vers des modèles de sociétés à habitants mobiles. Elles sont ainsi l’actualisation de celles qui structurent l’habiter : comment concevoir, faire vivre et habiter des lieux qui se vident et se remplissent constamment ? Comment favoriser les cohabitations humaines sans en libérer les violences ? Comment répondre aux aspirations de toutes et de tous d’être, comme jamais, eux-mêmes dans le Monde et assurer son maintien de l’ordre ? Comment entretenir, voire encourager le changement des lieux et en assurer la conservation ? Ainsi, le touristique des lieux est à la fois au cœur des tensions majeures de l’habiter et l’une des modalités de son « règlement ».
Le touristique, pour apaiser le Monde ?
Nous le savons toutes et tous. Il est de bon ton de ne lire le tourisme qu’à travers le prisme de ses critiques, négatives s’entend. Certaines méritent d’être prises au sérieux et de réfléchir aux réponses. La question de la régulation du touristique, autrement dit celle des habitants-touristes, est, ne serait-ce que politiquement, posée. De fait, la liberté de placement des habitants-touristes se heurte, dans certaines situations, à d’autres logiques tout aussi légitimes. Pourtant toute lecture exclusivement à charge est une réduction simplificatrice digne des plus mauvais catéchismes.
Maintenant, il faut le dire, ou plutôt de le répéter, bien au-delà des étroits prismes : habiter touristiquement, c’est habiter. Interroger le touristique de ce point de vue, c’est le soulever dans sa double portée, existentielle et politique. Pas de déception, donc, en la matière, le touristique condense, et condense spectaculairement, quelques-unes des tensions qui alimentent l’énergie des puissantes dynamiques de l’habiter dans leurs modalités contemporaines : mobilités et immobilités, ordres collectifs et libertés singulières, changements sociaux et conservatismes politiques, etc. Et le touristique est tout cela : une liberté d’aller et de venir, mais aussi toutes les tentatives de contrôles de cette liberté ; une « révolution durable » (Équipe MIT, 2011), mais aussi un conservatisme ou l’argument d’un conservatisme dont quelques traits parés d’écologie, entre autres, sont une bonne déclinaison, etc. Il n’y a pas de vérités en la matière. Ne la cherchez pas, il n’y en aura jamais.
Réciproquement, et ceci n’a pas de rapports directs avec cela, il fut de bon ton d’annoncer qu’être touriste, c’était habiter le Monde (Lazzarotti, 2018). Or, l’époque immédiatement contemporaine interroge la notion de Monde, du moins telle qu’elle était entendue disons jusqu’aux événement liés à la Covid–19. Plus précisément, l’actualité en interroge la configuration. À l’heure où les frontières se raidissent, à celle où les empires se cloisonnent et où – symétriquement –, les pouvoirs politiques se durcissent, quel Monde émerge ? Dans un texte contexte, qui est aussi celui où chacun et chacune, habitant du monde participe à faire ce qu’il est, autant que qui elle ou il est, le touristique, sous toute ses formes, ne se présente-t-il pas de manière éclatante comme l’un des moyens dont l’humanité dispose pour apaiser son Monde ? Autrement dit encore pour l’habiter sans le rendre inhabitable pour les autres ?
Olivier Lazzarotti
Juin 2026
Bibliographie
- Ceriani Giorgia, Knafou Rémy et Stock Mathis, 2004, « Les compétences cachées du touriste », Sciences humaines, no 145, p. 27-31.
- Chartier Anne-Marie, 2017, « Cahiers ou classeurs ? Le pouvoir d’un dispositif ordinaire » Diversité, À l’école des dispositifs, n° 190, 4e trimestre, 154 p., p.23-29
- Chevalier Dominique et Lefort, Isabelle, 2021, « Tourismes et Géopolitiques : acteurs, enjeux, pratiques » Via [En ligne], 19 | 2021, mis en ligne le 26 juillet 2021, consulté le 18 septembre 2025. URL : http://journals.openedition.org/viatourism/6519 ; DOI : https://doi.org/10.4000/viatourism.6519
- Darbellay Frédéric et Stock Mathis, 2012, « Penser le touristique : nouveau paradigme ou interdisciplinarité ? », EspacesTemps.net [En ligne], Travaux, 2012 | Mis en ligne le 5 novembre 2012, consulté le 26.09.2025. URL : https://www.espacestemps.net/articles/penser-le-touristique-nouveau-paradigme-ou-interdisciplinarite/
- Davezies Laurent, 2008, La République des territoires. La circulation invisible des richesses. Paris, coll. La République des idées, Seuil, 112 p.
- Degoutin Stéphane et Wagon, Gwenola, 2018, Psychanalyse de l’aéroport international. Coll. Essais, éd. 369, 192 p.
- Deguy Anne, 2025, « La valise à roulettes, symbole du surtourisme : « C’est un incessant orage qui gronde » ». Le Monde, 29 mars, https://www.lemonde.fr/m-perso/article/2025/03/29/haro-sur-la-valise-a-roulettes-symbole-du-surtourisme-c-est-un-incessant-orage-qui-gronde_6587404_4497916.html
- Desjean Maxime, L’hostis Marine et Li Meng, 2024, Le tourisme international chinois, des foyers de départ jusqu’aux destinations. Coll. Sciences, sociétés et nouvelles technologies, Série : Tourisme et systèmes de mobilité, ISTE, 290 p.
- Duhamel Philippe, 2018, Géographie du tourisme et des loisirs. Dynamiques, acteurs, territoires. Paris, Coll. U, Armand Colin, 284 p.
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