Trigano

Gilbert (1920-2001) Trigano et Serge (1946-) Trigano: le Club Méditerranée en héritage

Ce texte a été publié dans Le Dictionnaire des patrons français, J.-C. Daumas (dir.), Flammarion, 2010.

Né dans une famille de commerçants juifs non pratiquants originaires d’Algérie ruinée au lendemain de la Première Guerre mondiale, Gilbert doit arrêter ses études au brevet. Il fréquente le groupe des «abondancistes» et les communistes au moment du Front Populaire; il écrit des sketches (qu’il vend à bon prix) et fait du théâtre. Durant la Seconde Guerre mondiale, il se réfugie avec sa famille en Ariège où il s’engage «modestement» à côté des organisations communistes dans la Résistance. À la Libération, il écrit dans les journaux communistes L’Avant-Garde et L’Humanité. N’entrant pas dans la «ligne» du Parti, ses articles sont rejetés et il démissionne.

Il travaille alors dans l’entreprise familiale de toile de tente. Il se marie et a quatre enfants (Serge, Lydie et Sylvie, qui ont travaillé au Club Med, et Brigitte). En 1949, Gérard Blitz, fondateur du Club Méditerranée, loue des tentes pour son premier village à la société Trigano. Petit à petit, Gilbert se rapproche du Club pour en devenir, en 1954, le trésorier (l’association compte déjà 7 000 adhérents). La firme familiale est reprise par son frère André Trigano. En 1956, Gilbert participe à la fusion du Club Méditerranée et des Villages Magiques (dont Trigano fournissait également les tentes). La même année, le Club devient une SARL et en 1957 une société anonyme. En 1963, Trigano en devient le PDG par alternance et Edmond de Rothschild devient l’actionnaire majoritaire du Club, qui entre en bourse en 1967. Gérard Blitz ne prendra jamais son tour de présidence. Néanmoins, durant les années 1960, la famille Blitz (avec Claudine Blitz, notamment) reste très présente au Club. Ce n’est qu’en 1969, avec le retrait définitif de Gérard Blitz, parallèlement aux départs successifs de la première génération de salariés, que Gilbert Trigano se retrouve seul à la tête de l’entreprise pour trente ans. Il participe très tôt activement aux organismes publics. Ainsi, durant le Ve Plan (1966-1970), il appartient à la Commission du tourisme. En 1970, le Club rachète le CET (Club européen du tourisme), son principal rival. Entre 1966 et 1985, le développement du Club (821 000 clients en 1984) s’effectue ainsi sur un marché quasi monopolistique.

Tout en conservant un management «paternaliste», Trigano fait appel à des actionnaires extérieurs pour accompagner l’internationalisation de l’entreprise. En 1968, l’entrée d’American Express dans le capital du Club lui ouvre le marché américain. Dès 1973, le Club crée sa propre société au Japon. Manager de l’année 1978, «patron de gauche», Gilbert est aussi un proche des milieux politiques. Il a travaillé pour Raymond Barre au Commerce extérieur. Ami de François Mitterrand, il est nommé, en 1985, délégué du Premier ministre, Laurent Fabius, chargé des nouvelles formations. Il adhère également à l’Institut Euro 92, le groupe de libéraux fondé par Alain Madelin. Au cours des années 1980, son entreprise diversifie ses «produits» avec des circuits, des croisières et un village pour séminaires. À la fin de la décennie, pour faire face à une concurrence européenne accrue dans la perspective du marché commun européen, Trigano cherche des «partenaires». En 1989, le Club et Nouvelles Frontières tentent de s’associer, sans succès. La même année, le géant japonais de l’assurance, Nippon Life, entre dans le capital du Club. En 1990, l’entreprise prend une participation de 50 % dans la compagnie aérienne Minerve. L’année suivante, elle absorbe le Club Aquarius et opère un rapprochement entre leurs compagnies aériennes (Minerve et Air Liberté). La guerre du Golfe (1991) et l’accident du Cap Skirring en 1992 (crash d’un avion affrété par le Club ayant fait 30 morts pour lequel Gilbert et Serge Trigano seront condamnés pour homicides involontaires à huit mois de prison avec sursis) accroissent encore la fragilité de l’entreprise.

En 1993, âgé de 73 ans, Gilbert laisse la présidence du groupe à son fils, Serge, directeur général, à un moment où le Club connaît ses premières difficultés financières (1 230 000 clients). Serge pense pouvoir succéder à son père mais l’aventure tourne vite court: jugeant insuffisant le plan de redressement qu’il propose, la famille Agnelli, principal actionnaire du Club Méditerranée, le remercie et fait appel à Philippe Bourguignon, PDG d’Euro Disney. En 1997, les Trigano quittent définitivement le Club. Serge lance alors sa propre société, de taille beaucoup plus modeste: Town and Shelter. Gilbert, quant à lui, préside Maison de la France (de 1993 à 1999), organisme qui représente «l’image de la France» à l’étranger.

Bertrand Réau

Bibliographie

  • Annuaire du Commissariat général du Plan, édition 1986-1987.
  • Coston Henry, 1979, Dictionnaire de la politique française, tome 3, Paris, H. Coston.
  • Cousin Saskia et Réau Bertrand, 2009, Sociologie du tourisme, La Découverte.
  • Ehrenberg Alain, 2008, Le Culte de la performance, Paris, Hachette littératures (5e édition).
  • Trigano Gilbert et Trigano Serge, 1998, La Saga du Club, Paris, Grasset.