Bali
Bali est la principale destination touristique de l’Indonésie (carte 1). En 2019, elle accueillait 6,3 millions de touristes internationaux, provenant des pays Occidentaux -Australie, aires européennes et nord-américaines – mais aussi d’Asie, et plus particulièrement de Chine, Inde, Japon, Corée du Sud, Malaisie. Par ailleurs, Bali est encore davantage une destination du tourisme domestique indonésien, recevant 10,5 millions de visiteurs en 2019, provenant essentiellement de Java (près de 80%). Le tourisme est donc déterminant pour l’économie insulaire, en représentant 53,65% de son produit intérieur régional en 2019. Mais au-delà, il a contribué à façonner la société balinaise, au travers d’un processus de co-construction touristique et culturelle, amorcée depuis les années 1920. La très sévère pandémie du Covid, qui a diminué sa fréquentation de 80%, n’a pas remis en question ce processus séculaire : la crise a été plus conjoncturelle que structurelle, et les tourismes domestiques et internationaux ont retrouvé en 2024, un niveau comparable à leur situation anté-pandémie en accueillant 10 millions de touristes domestiques et 6,3 millions de touristes internationaux (Bali Province Central Statistics Bureau & Bali Provincial Tourism Office, 2025). Afin de comprendre davantage les raisons du dynamisme touristique de Bali qui perdure, nous reviendrons sur son histoire, s’intégrant à la construction de la nation indonésienne, avant d’interroger ses enjeux socio-économiques et environnementaux contemporains.

Ill. 1. Les Hauts-lieux touristiques de Bali, conception Pickel-Chevalier
L’intégration politique d’une marge par le tourisme
I.1. La volonté coloniale d’intégrer une marge récalcitrante
L’histoire touristique de Bali est celle de l’intégration politique et culturelle d’une marge, par la dynamique touristique (Pickel-Chevalier et Violier, 2017). Sa situation de périphérie remonte au royaume de Majapahit hindou, fondé au XIIIe siècle sur l’île de Java, dont dépendait depuis le XIVe siècle, la petite île de Bali située à son extrémité ouest. Toutefois, la diffusion de la religion musulmane en Indonésie, qui devient progressivement majoritaire, entraine la fuite, dès le XVIe siècle, des élites hindou-javanaises (aristocrates, prêtes, artistes) vers Bali, où ils refondent leur royaume (Picard, 1992). Ainsi, l’île, qui n’avait été qu’un satellite du grand royaume, se retrouve aux prises avec un double processus de marginalisation vis-à-vis de l’hégémonie de la religion musulmane en Indonésie ; et de centralisation par rapport au nouveau royaume hindou de Majapahit. De ce dernier phénomène résulte l’émergence et l’affirmation d’une religion particulière, née par syncrétisme de la rencontre de croyances hindoues, bouddhistes et animistes locales, donnant jour à une culture et une structuration sociale complexe hindou-balinaise (Vickers, 2012).
L’histoire coloniale de l’Indonésie confortera la marginalisation de Bali. En premier lieu, l’île n’intéresse pas les Portugais au XVIe siècle, lorsqu’ils disséminent dans l’archipel des comptoirs commerciaux. Cet évitement sera ensuite prolongé par les Hollandais au XVIIe siècle, qui contrairement à leurs prédécesseurs, instaurent une véritable politique de colonisation en Indonésie et fondent en 1602 la VOC (Vereenigde Oostindie Compagnie) : la Compagnie des Indes Orientales. Ils se détournent, en effet, de Bali, jugée trop pauvre en culture d’épices et peu propice à l’installation de vastes plantations. De plus, les Balinais sont perçus au travers de représentations bien différentes d’aujourd’hui. Loin d’être considérés comme un peuple pacifique, ils sont assimilés dans l’imaginaire colonial à de féroces guerriers. L’île se voit donc parée d’une symbolique relevant de la sauvagerie : « Savage Bali » (Vickers, 2012). On comprend donc que la genèse du tourisme en Indonésie, né par transferts des pratiques des colons hollandais résidant à Batavia (nom originel de Jakarta de 1619 à 1942), consolide initialement cette logique. Dès 1786, la VOC publie un ouvrage destiné à informer les nouveaux arrivants de tous les centres d’intérêt à visiter, plus particulièrement sur l’île de Java et secondairement Sumatra. Bali est soigneusement évité.
Toutefois, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle, les Néerlandais ont décidé de mettre fin à cette exception, en « pacifiant » Bali, par la force. Ce violent conflit atteint son paroxysme en 1906 à Denpasar et en 1908 à Klungkung, où les familles royales balinaises se suicident collectivement pour ne pas capituler. Ces terribles épisodes nommés « puputan » – suicide collectif ritualisé, préféré à l’humiliation d’une reddition- provoque un notable émoi, tant à Batavia (capitale de l’Indonésie) qu’en métropole, ternissant l’image internationale de la Hollande. Aussi, le gouvernement va-t-il entreprendre d’effacer de la mémoire collective ce passé brutal, en s’évertuant à refaçonner, par le biais des artistes, des scientifiques, mais aussi des acteurs touristiques, l’image d’une autre Bali, patrimonialisée. Elle est promue comme la dépositaire de la civilisation hindoue-javanaise, incarnée par le royaume déchu de Majapahit (Picard, 1992).

Ill.2. Walter Spies, Iseh dans la lumière du matin, 1938.
Ce dessein nécessite l’adhésion de la population locale, qui doit intégrer sa marginalité culturelle. Ainsi, la touristisation de l’île va s’illustrer par la mise en place d’une politique de « balinisation de Bali » (Balisering), passant par une éducation de la jeunesse basée sur l’apprentissage de la langue, de la littérature et des arts traditionnels (Picard, 2010). Les artistes et scientifiques internationaux provenant d’Allemagne, des Pays-Bas des États-Unis, du Canada et du Mexique, sont conjointement mis à contribution. Entre 1910 et 1940, les peintres Walter Spies (illustration 2) et Rudolf Bonnet, le photographe Gregor Krauss, le caricaturiste Miguel Covarrubias, les anthropologues Margaret Mead et Gregory Bateson et le musicologue Colin Mc Phee, vont façonner et diffuser au travers de leurs œuvres l’image du « paradis perdu », « l’île des dieux », habité par de « bons sauvages » vivant en harmonie dans une nature luxuriante – image renforcée par le mythe érotique des femmes aux seins nues.

Ill. 3. Affiche touristique publiée par Official Information Bureau of Netherlands, années 1930
Ce canevas de représentations artistiques sera avidement relayé par les institutions touristiques, et notamment le Bureau Officiel de Tourisme de Java (illustration 3). Dès 1914, il promeut Bali comme « La Perle des Petites Iles de la Sonde », tandis que les moyens de communication sont renforcés. En 1924, des liaisons hebdomadaires sont assurées par bateaux depuis Singapour, Batavia et Surabaya (Java Orientale), tandis que la première ligne aérienne ouvre en 1933. Les premiers hôtels se développement, proposant une centaine de chambres dans les années 1930. Cette modernisation permet de générer les premiers flux réguliers de touristes, certes d’abord restreints (213 visiteurs en 1924), mais qui se confirment au fil des années. La fréquentation de l’île dépasse les 1500 en 1931, les 2000 en 1934, pour atteindre une moyenne de 3000, à la fin des années 1930 (Picard, 1992). Ainsi, par la combinaison de sa périphéricité politique initialement imposée par le gouvernement colonisateur, et de sa marginalité culturelle entretenue par ce dernier, Bali accède, au seuil des années 1940, à une première centralité touristique, favorisée par l’amélioration de son accessibilité.
I.2. Bali, outil de la construction de la nation indonésienne, entre marge culturelle et centralité touristique
La Seconde Guerre mondiale, suivie de l’occupation japonaise (1942-1945), puis de la guerre d’indépendance contre les Néerlandais (1945-1949), offrent un territoire en grande partie à reconstruire pour le gouvernement de la nouvelle République d’Indonésie. Ce dernier souhaite, en premier lieu, atténuer la marginalité balinaise, en l’intégrant au redécoupage administratif de l’archipel, comme une des provinces indonésiennes. Le président Soekarno aspire en effet à construire une nation reposant sur l’hégémonie d’un pouvoir central, se surimposant aux régionalismes locaux, sans néanmoins les effacer (Cabasset, 2000). Cette ordonnance génère à Bali une restructuration territoriale, associant administration centralisée et domaine coutumier. Ainsi, l’île est dés préjugés ormais une province dotée d’un gouverneur représentant l’État. Elle est divisée en neuf regencies (carte 2), elles-mêmes subdivisées en districts et en villages administratifs. Parallèlement à ces derniers, perdurent les villages traditionnels, dont les frontières ne coïncident pas nécessairement avec les limites des villages administratifs. Différenciés par leurs configurations comme par leurs fonctions, les deux types d’entités doivent se compléter dans leurs responsabilités, même si ces dernières rentrent parfois en conflit d’intérêt.

Ill. 4. Localisation des 9 regencies balinaises, conception Ratih Pertiwi, 2023.
Le gouvernement indonésien revendique une politique de non-alignement, refusant l’intégration dans les deux blocs USA/URSS, affirmée lors de la Conférence de Bandung, tenue en 1955, dans la station d’altitude de Java. Ce choix conduit à une fermeture du pays aux investissements étrangers. Les activités touristiques internationales, subissant les mêmes effets attentats, déclinent sur l’archipel et plus particulièrement à Bali où elles s’étaient concentrées depuis plus de 30 ans. Le gouvernement indonésien souhaite le remplacer par un tourisme domestique, dans un double objectif économique et nationaliste. Le dessein est notamment de valoriser des hauts lieux historiques et culturels du pays, redéfinis comme des marqueurs identitaires de la jeune nation. Cependant cette politique ne permet qu’un développement du tourisme très limité, au sein d’un pays marqué par de fortes inégalités de richesse. De plus, les élites économiques et sociales indonésiennes qui investissent les anciens lieux touristiques des Occidentaux, n’en assimilent guère les pratiques, en particulier sur les littoraux à Bali, tels que les bains de mer et la recherche du bronzage des corps dénudés (Pickel-Chevalier, Violier, Parantika, 2018).
La politique de fermeture drastique de Soekarno ne conduit pas l’Indonésie à devenir un centre asiatique. Elle exacerbe au contraire les problèmes économiques, qui engendrent de sanglantes révoltes populaires en 1965, aboutissant à l’installation d’un nouveau Président : Suharto. Si son régime demeure autoritaire, à l’instar du précédent, il instaure néanmoins un « Ordre Nouveau », succédant à l’« Ordre Ancien » (1945-1965), caractérisé par une ouverture aux investisseurs étrangers. Elle s’illustre, dès 1966, par la création du Groupe International d’Aide à l’Indonésie, avec le soutien du Fonds Monétaire International et de la Banque Mondiale. En 1969, est lancé un programme de Plans Quinquennaux de Développement, en partenariat entre le groupe et le gouvernement indonésien, pour favoriser l’essor économique du pays. Dans ce contexte, le tourisme international est réaffirmé comme un vecteur essentiel de développement. Cette stratégie intègre l’inauguration de l’aéroport international de Denpasar (Ngurah Rai) ouvert aux avions à réaction (Cabasset, 2011).
Simultanément est lancé un vaste plan d’aménagement, orchestré par la Société Centrale pour l’Equipement Touristique Outre-Mer (société française), avec le soutien des Nations-Unis et de la Banque Mondiale. Ce projet privilégie la péninsule peu habitée de Bukit, au Sud de l’île, pour éviter la « contamination » touristique des habitants, qui témoigne de l’ambivalence de la perception des touristes par les autorités balinaises. Les instances internationales, avec le concours des autorités nationales et locales –donnant jour à la Bali Tourism Development Corporation (BTDC) en 1973 pour diriger le nouveau complexe – décident d’un développement touristique sous forme de comptoir, entrant peu en relations avec les Balinais : la Nusa Dua Tourism Resort. Au sein de ce vaste complexe hôtelier créé ex-nihilo, sont construites quelques 6900 chambres à Nusa Dua. Toutefois, ces aménagements génèrent une dynamique, qui conduit à la création de 2500 autres chambres, disséminées dans le tissu urbain préexistant des villes proches de Sanur, Kuta et Denpasar (nouvelle capitale). Dès l’origine, le choix de la séparation des lieux de villégiatures et de la population ne peut donc être entièrement respecté. Et ce, d’autant qu’il sera rapidement sujet à la controverse, car peu compris par les Balinais, se sentant, d’une part, dépossédés de leur territoire à Butik, et, d’autre part, oubliés dans le reste de l’île, profitant moins de l’économie touristique (Pickel-Chevalier et Violier, 2017).
Quoiqu’il en soit, la transformation de l’aéroport de Denpasar, ainsi que la création du comptoir de Nusa Dua, éperonnent vigoureusement les arrivées internationales, qui passent de 6 000 en 1968 à 54 000 en 1973. La libéralisation des flux en 1986, affranchissant le trafic du contrôle de Jakarta, renforce encore la tendance.
L’effondrement du régime de Suharto en 1998 permet la construction démocratique du pays, alors que s’ouvre l’ère de la Réforme. L’évolution politique et sociale de l’Indonésie, agrégée à la poursuite de sa croissance économique, constitue un terreau propice à l’avènement de classes moyennes. Ces dernières bénéficient d’un certain pouvoir d’achat, mais aussi d’un capital culturel grandissant, en raison d’une accessibilité à l’éducation renforcée. À ces flux s’ajoutent ceux du tourisme domestique, encouragés par le pouvoir central depuis les années 1950, dans un double objectif économique, d’une part, et nationaliste, d’autre part, du fait du renforcement du sentiment d’appartenance à une nation, par appropriation du passé commun qu’incarnerait Bali, héritier du Royaume de Majapahit, et (Cabasset, 2000). Ainsi en 1990 s’opère une rupture historique : le nombre de touristes indonésiens (686 000) dépasse celui des touristes étrangers (490 000) à Bali. L’essor du tourisme domestique indonésien est également soutenu par les gouvernements locaux, car considéré comme moins volatile que le tourisme international qui s’est momentanément effondré à Bali, en 2002 et 2005 à la suite des reourattentats terroristes (Hitchcock et Darma Putra, 2007). Sur l’île, le tourisme domestique passe de 2 millions en 2004, à 4,6 millions en 2010 et 6,9 millions en 2014 (illustration 5).
La fréquentation internationale de l’île évolue de son côté de 243 000 visiteurs en 1986 à 3,4 millions en 2014 (Bali Government Tourism Office). Le XXIe siècle se caractérise aussi par un renversement de l’équilibre traditionnel des bassins émetteurs de touristes, car l’aire européo-américaine est supplantée par l’ensemble Asie-Pacifique.

Ill. 5. Le temple du Tanah Lot, combinant centralité religieuse balinaise et centralité touristique domestique et international, en co-présence. Sylvine Pickel-Chevalier, 2010.
L’hégémonie d’une culture touristique, fondamentale au développement socio-économique de l’île
II.1. Une économie touristique dominante, mais trahissant de fortes inégalités et disparités
L’essor de l’économie touristique n’a fait que se renforcer dans ce premier quart de XXIe siècle. En 2015, le tourisme domestique dépasse 7 millions, et le tourisme international, 4 millions. Il poursuit son ascension jusqu’en 2019, atteignant 10,5 millions de vacanciers indonésiens -provenant à près de 80% de Java- et 6,2 millions d’internationaux. Les principales régions émettrices proviennent désormais d’Asie (Chine, Inde, Japon, Corée du Sud, Malaisie, Singapour) et d’Occident, plus particulièrement de l’Australie, dont la position devant ou derrière la Chine, dépend des années ; mais aussi du Royaume-Uni, des États-Unis, de la France, ou de l’Allemagne (Ill.6).

Ill.6. Nombre d’arrivées de touristes à Bali des dix premiers pays émetteurs, 2019 (Bali Government Tourism Office)
Cette mondialisation du tourisme à Bali n’engendre néanmoins pas une homogénéisation des pratiques. L’étude des catalogues de Tours opérateurs en fonction des nationalités témoigne de divergences importantes, entre des offres concentrées sur les haut-lieux au Sud et au centre de l’île (Chine, et dans une moindre mesure USA), et d’autres proposant un panel beaucoup plus diffus, associant destinations célèbres et moins connues, au Nord et à l’Est (Indonésie, France, Australie) (Ill.7.). Les raisons relèvent d’une combinaison de facteurs : historicité de la pratique touristique ; les nouveaux touristes privilégiant les lieux les plus célèbres ; éloignement géographique de la région émettrice associée au temps du séjour, les visiteurs venant de très loin comme les Français optent pour des séjours longs permettant plus de découvertes. Jouent aussi des singularités culturelles à travers l’attrait pour la nature, la culture et le patrimoine, ou les loisirs sportifs, les lieux de détente ou au contraire de festivité. Par ailleurs, la quête de distinction sociale, inhérente aux pratiques touristiques, peut aussi relever de schémas différenciés. Si elle repose, pour les touristes chinois, sur la visite de lieux mondialement connus « instagramables », elle intègre aussi, pour les touristes français, la découverte de lieux plus excentrés, considérés comme plus originaux exprimant volonté de sortir des sentiers battus. Enfin, les critères socio-économiques peuvent être aussi déterminants. Ainsi, les touristes indonésiens, principalement javanais, séjournent moins dans les resorts du Sud, créés pour le tourisme international, et dont les prix leur demeurent souvent inaccessibles (Sartika, 2025.)

Ill.7. Répartition de l’offre à Bali de 50 tours opérateurs, Indonésiens, Français, Australiens, Américains et Chinois, conçu par Sartika Sari, 2025 (extrait de Sartika, 2025).
II.2. L’ambiguïté du rapport au tourisme par la société balinaise
La croissance exponentielle du tourisme à Bali, depuis les années 1970, a engendré un double phénomène, d’apparence contradictoire. D’un côté, elle stimule l’économie, le tourisme assurant 61% de son produit régional brut en 2019 (Subawa et al., 2021), ce qui lui permet de faire partie des provinces indonésiennes ayant le plus haut niveau de vie. De l’autre, elle génère un sentiment de mécontentement d’une partie de la population, critiquant la surfréquentation de l’île, qui remettrait notamment en cause la balinité des habitants (Picard & Vickers, 2017). Ce rejet s’est notamment exprimé par la création du mouvement Ajeg Bali (Debout Bali) en 2002, porté par des intellectuels, des journalistes et des politiciens, souhaitant la mise en place de règlements plus contraignants, notamment pour éviter le passage du foncier aux mains d’investisseurs étrangers. Le courant connait différentes tendances, donc les plus radicales rejoignent le fondamentalisme hindou, tendant à condamner les évolutions sociétales locales (Picard & Vickers, 2017).
Le tourisme, dont l’économie est devenue prédominante, remplaçant l’agriculture traditionnelle de façon flagrante depuis les années 2000 (Bendesa et Aksari, 2017), est aussi critiqué en raison de ses exigences en consommation d’eau et de sa participation à la production de déchets, notamment plastiques.
C’est dans ce contexte, à la fois d’enrichissement grâce à tourisme, quoi que de façon très inégale en fonction des régions, et de remise en question notamment idéologique, que la société balinaise a été frappée de plein fouet par la Pandémie du Covid-19, entrainant une fermeture quasi-totale des frontières de l’Indonésie, en 2020 et 2021. Les chiffres du tourisme se sont effondrés, bien que le tourisme domestique, moins concerné par les restrictions de déplacement, ait résisté davantage. En 2021, Bali a reçu 4,3 millions de touristes domestiques et 100 000 internationaux.
Toutefois, après cette crise drastique, qui a paralysé en partie l’économie balinaise, le flux des vacanciers se développe à nouveau de façon importante. En 2024, le tourisme domestique est presque revenu à son niveau anté-Covid (10,1 millions de visiteurs), tandis que le tourisme international le dépasse déjà (6,3 millions) selon le Bali Province Central Statistics Bureau & Bali Provincial Tourism Office, 2025 (Ill.8.). Cependant, si les dix premiers pays émetteurs restent les mêmes, leur répartition a sensiblement changé. Alors que les touristes chinois et japonais reviennent de façon encore mesurée (respectivement 448 446 et 176 856), les Australiens, les Indiens, les Français et les Malaisiens sont encore plus nombreux que naguère (respectivement 1,5 millions ; 550 379 ; 257 495 et 246 145 – Bali Province Central Statistics Bureau & Bali Provincial Tourism Office, 2025).

Ill.8. Source : Bali Province Central Statistics Bureau & Bali Provincial Tourism Office, 2025.
Ce phénomène s’explique tant par le désir exprimé par les individus de rétablir le tourisme, que par l’énergie développée par les autorités locales et les populations, pour les faire revenir (Pickel-Chevalier, Pertiwi, Wiweka, 2025). En effet, le tourisme a éperonné l’économie de la société locale et transformé sa structuration. En 2011, il a détrôné le secteur primaire, en devenant la première source d’emploi à Bali. À partir de 2016, il génère plus de 50% du produit intérieur brut.
Toutefois, ces chiffres dissimulent de fortes inégalités, au détriment du Nord, qui a accueilli la capitale Singaraja jusqu’à 1953, et de l’Ouest, peu équipé. Les trois regencies du Sud et du Centre (Badung, Gianyar et Denpasar) compte 65% de l’offre hôtelière et 82% de l’offre de la restauration (carte de localisation 2). Ce déséquilibre engendre une déstructuration de la société balinaise, en provoquant un déplacement des populations vers les 3 regencies du Sud, qui accueillent près de 80% de la population -55% se concentrent dans la seule capitale Denpasar (Rosalina et Darma Putra, 2017).
Par ailleurs, le secteur souffre aussi d’une mainmise importante des investisseurs étrangers. Le secteur de l’immobilier touristique et de l’hébergement en hôtels classés appartiendrait à hauteur de plus de 80% à des investisseurs extérieurs (avec un renforcement de la place des investisseurs asiatiques, notamment chinois, mais aussi plus récemment russes) ou javanais. Même si ces chiffres demeurent difficiles à vérifier, en raison d’une absence de communication claire des autorités balinaises sur le sujet, la présence très importante des propriétaires étrangers, dans le marché touristique, crée une sensation de dépossession auprès d’une partie de la population balinaise.
II.3. Le tourisme balinais face aux enjeux de la soutenabilité
Conscients de cette situation, les acteurs politiques balinais se sont efforcés de créer de nouvelles dynamiques pour favoriser un tourisme alternatif dans les villages, afin de contrer l’exode rural. Dès 1989, est créé le Bali Sustainable Development Project (1989-1994), dont le dessein était de soutenir des projets de développement durable reposant sur la mise en valeur de la culture balinaise, associée à des offres de tourisme rural ou d’écotourisme. Il a permis la création en 1992 des desa wisata (villages touristiques), définis comme :
“village areas which have an atmosphere reflecting the authenticity of the Balinese village in regards to social and cultural activities, everyday customs, buildings and the traditional use of space, which at the same time are able to provide the infrastructure, attractions, catering, and accommodation required for tourists.” (cité dans Yamashita, 2003, p. 104)
L’objectif est de créer un modèle de développement touristique intégrant à la fois les enjeux internationaux de soutenabilité et les spécificités des villages dans leur singularité, d’abord balinais, puis indonésiens, le label ayant rapidement été étendu à l’ensemble de l’archipel. Si les desa wisata n’apportent pas la prospérité à leur population, ils permettent une diversification économique par rapport au secteur primaire, par une ouverture touristique plus moins ou importante avec 4 niveaux de développement (Pickel-Chevalier, Bendesa et Darma Puta, 2019). Ils sont au nombre de 240 à Bali en 2024 (http://balisatudata.baliprov.go.id/).
La violence de la Pandémie et le retour rapide du tourisme à Bali a mis en lumière la relation complexe que les Balinais entretiennent avec ce secteur. Il constitue une activité à la fois plus rentable et plus valorisante, que l’agriculture traditionnelle, au sein des villages. Il permet l’accès à un niveau de vie supérieur, mais aussi une meilleure inclusion intergénérationnelle, en offrant des perspectives aux jeunes, qui limitent leur fuite vers les villes. Il est aussi vecteur d’émancipation des femmes, qui sont souvent les chevilles ouvrières de la mise en tourisme des villages, en assurant l’accueil des visiteurs. Ces dernières ouvrent des homestays -séjour chez l’habitant-, des restaurants ou de petites boutiques de souvenirs, associées à leur maison, dont la gestion leur revient traditionnellement (illustration 4). Le tourisme leur permet alors d’acquérir des ressources économiques propres, mais aussi une reconnaissance sociale (Pickel-Chevalier et Yanthy, 2023).

Ill.9. Jeune femme vendant du riz et des chapeaux directement aux touristes, dans le desa wisata de Jatiluwih, qui fait partie du Paysage culturel inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO, en raison du système des subaks, qui régule la répartition de l’eau de façon équitable au sein de la rizière en terrasse. Sylvine Pickel-Chevalier, 2017.

Ill. 10. The desa wisata de Blimbingsari a placé son centre touristique où les touristes sont invités à prendre une photo souvenir, devant l’église. Sylvine Pickel-Chevalier, 2024.
Enfin, l’activité touristique est très largement perçue comme une source de fierté, individuelle et collective, en raison de la valorisation culturelle qu’elle permet, auprès de publics extérieurs. Ainsi, le tourisme est vecteur d’affirmation de la singularité Hindou-Balinaise, dans un pays à dominance musulmane. Parallèlement, il permet aussi aux habitants de Blimbingsari de revendiquer le particularisme de leur communauté protestante-Balinaise, au cœur d’une île très majoritairement hindoue comme le montre l’illustration 5 (Pickel-Chevalier, Pertiwi et Wiweka, 2025).

Ill.11. Dreamland Beach. Après de fortes pluies, les déchets bois et plastiques sont drainés par les cours d’eau jusqu’à la mer, parfois au seuil de plages touristiques. Sylvine Pickel-Chevalier, 2013.
C’est pourquoi, les communautés ne se sont pas détournées du tourisme, après la Pandémie. Les discours officiels développés pendant la crise, préconisant une restriction à venir de l’activité, n’ont pas été suivi d’effet, la volonté première des collectivités étant de retrouver leur dynamisme ante-Covid 19. Toutefois, les Balinais ont mis à profit de ce temps de retrait, pour réfléchir à la construction de modèles touristiques plus durables. Ces derniers reposent notamment sur la mise en place de politiques sanitaires et environnementales, portées par les pouvoirs publics, nationaux et régionaux. Cependant, leur intégration dans les villages demeure superficielle, se limitant le plus souvent au nettoyage des espaces visibles pour les touristes. La collecte et le traitement des près de 1,4 tonnes de déchets plastiques produits par an à Bali, demeurent très insuffisants, et polluent les terres et les cours d’eaux, pour finir le plus souvent dans la mer (illustration 6). Bali subit aussi une pollution drastique de l’air, en raison de la circulation quotidienne de milliers de véhicules. Paradoxalement, les communautés cherchent à diversifier l’offre en se tournant vers des produits écotouristiques, qui n’intègrent pas assez ces problématiques environnementales majeures et persistantes (Pickel-Chevalier, Pertiwi, Wiweka, 2025).
Bibliographie
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- Bali Province Central Statistics Bureau & Bali Provincial Tourism Office, 2025, https://bali.bps.go.id/en
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