Mar del Plata
Édifiée à la fin du xixe siècle sur la côte argentine à 40 kilomètres au sud de Buenos Aires, au débouché du vaste estuaire du Río de La Plata, la station balnéaire de Mar del Plata présente une physionomie très similaire aux grandes stations alors érigées sur les rivages d’Europe occidentale dont elle s’inspire très largement, à la fois dans son organisation et son architecture. Si elle est conçue à l’origine pour répondre aux attentes d’une clientèle argentine fortunée, elle s’ouvre progressivement à d’autres clientèles au cours du xxe siècle jusqu’à devenir une ville balnéaire très populaire connaissant d’importants flux touristiques chaque été.
Mar del Plata : naissance d’une station balnéaire
Dans les années 1880, les besoins de loisirs et de sociabilité des classes fortunées argentines ont fait naître l’idée de créer une station balnéaire sur la façade atlantique, au débouché du Río de la Plata, à distance des eaux limoneuses du grand estuaire : ce sera Mar del Plata.
Fonder une station balnéaire impliquait de mettre en place des moyens de transports rapides et confortables pour la rendre accessible et attractive depuis Buenos Aires. Il devient alors nécessaire de connecter la ville au réseau ferroviaire. Le train y parvient en 1886 avec les premiers contingents de touristes venant de Buenos Aires, distante de 400 kilomètres. La station est alors desservie par un service de wagons-lits, offrant aux visiteurs des conditions de voyage optimales.

Ill. 1. Localisation de Mar del Plata (Bouvet et al., 2003)
Des établissements hôteliers sont ouverts pour accueillir la clientèle fortunée. Le plus prestigieux est sans conteste le luxueux hôtel Bristol ouvert en 1888, qui s’inspire très largement des codes de l’hôtellerie britannique, tant sur le mode organisationnel que sur le plan architectural. Le succès est immédiat. L’année suivante, on inaugure au sein même de l’hôtel le premier casino de Mar del Plata, qui sera aussi le premier d’Argentine. La combinaison de ces deux établissements amplifie encore l’attractivité de la station balnéaire, non plus basée sur les vertus thérapeutiques du bord de mer, comme à l’origine, mais sur des critères essentiellement récréatifs et mondains.
D’importants travaux complètent l’équipement de la station, comme la promenade de la Rambla Brístol (chantier ayant mobilisé plus d’un millier d’ouvriers), inaugurée le 19 janvier 1913.

Ill. 2. L’hôtel Bristol en 1900. C’est le plus prestigieux établissement de la nouvelle station balnéaire, théâtre de la vie mondaine du début du XXe siècle.
Source : Museo Histórico Municipal Roberto T. Barilli.
Dès la décennie 1890, les premières villas sont édifiées le long de la corniche, dont le style s’inspire de modes architecturales répandues en Europe : styles Tudor, élisabéthain ou normand. Mar del Plata s’impose comme la principale station balnéaire fréquentée par l’élite argentine, et cela malgré la concurrence des stations d’Uruguay, tout particulièrement celle de Colonia del Sacramento. La clientèle fortunée y trouve des occupations diversifiées : parties de chasse, excursions et régates en mer, tennis, concours de tir, sans oublier le golf, introduit dès 1890 par les Britanniques. Pour assurer l’organisation de ces pratiques sportives et de loisirs, des clubs raffinés sont créés (Yacht Club Argentin, Mar del Plata Jockey Club, Golf Club…), contribuant à fidéliser chaque été la clientèle. Le développement de l’offre sportive et récréative alors observé à Mar del Plata s’inscrit dans un contexte plus général de mise en tourisme des littoraux à cette même époque, notamment sur les côtes de La Manche.
La Première guerre mondiale profite à la station, car l’oligarchie argentine qui jusqu’alors appréciait de passer l’hiver austral en Europe et l’été austral à Mar del Plata, doit se résigner à ne plus « nomadiser » entre deux villégiatures de part et d’autre de l’Atlantique. Avec la rareté des paquebots et le développement de la guerre sur mer, les allers et retours vont se faire plus rares, permettant ainsi à la grande station argentine d’être l’unique centre d’intérêt d’une élite plus captive.
Mar del Plata dans les années 1920-1930 : un tourisme toujours élitiste
Au début des années 1920, le front de mer est centré sur la Rambla Bristol. La fréquentation de la station augmente très lentement. Si l’on totalise 28 000 touristes durant l’été austral 1914-1915, ils ne sont encore que 65 000 pour 1931-1932. L’accélération viendra plus tard, durant la décennie 1930, malgré le contexte tendu sur le plan économique (crise mondiale) et politique (coup d’État et dictature du général José Félix Uriburu). La clientèle demeure limitée à une frange restreinte de la population argentine : l’oligarchie terrienne et aussi la bourgeoisie d’affaires, de plus en plus nombreuse. Les mois de décembre, janvier et février connaissant les pics de fréquentation les plus importants. La vie mondaine du pays, à la belle saison, se transfère de Buenos Aires à la « Perla del Atlántico ». Le chemin de fer est toujours l’unique moyen de transport pour y accéder.
La construction de villas en front de mer se poursuit dans les années 1920. Le secteur du bâtiment devient de ce fait la première activité non saisonnière de la ville. Les ouvriers sont recrutés principalement parmi les migrants italiens. Quant aux architectes, ils sont français ou anglais, et développent un éclectisme balnéaire en vogue déjà depuis quelques années dans les grandes stations balnéaires européennes. Ils puisent leur inspiration dans les références que constituent Brighton, Deauville ou Biarritz.

Ill. 3. La villa Normandy (avenue Colón) au début des années 1920, a été réalisée par l’architecte français Gaston Mallet.
Source : Museo Histórico Municipal Roberto T. Barilli.
En arrière du front de mer occupé par ces villas se concentrent les hôtels. L’augmentation du parc hôtelier est continue, avec une vingtaine d’unités en 1919 puis une accélération dans les années 1920 pour atteindre 80 hôtels juste avant la crise de 1929.
L’augmentation du nombre des estivants et l’arrivée massive d’immigrants travaillant dans le bâtiment s’accompagnent d’une croissance urbaine continue respectant un plan en damier. Les populations ouvrières s’installent dans des logements précaires, en attente de conditions de vie plus dignes. Elles aspirent à devenir propriétaires d’un terrain à bâtir, sur les marges de la ville. Les grands propriétaires terriens comprennent très vite l’intérêt de vendre, outre des lotissements entiers en bord de mer, des lots à bon marché en retrait du littoral.

Ill. 4. La Playa Bristol dans les années 1920, avec au second plan la Rambla Bristol et son architecture des années 1910. La pratique des bains de mer, au cours de l’été austral (janvier-février) n’est pas sans rappeler les scènes de baignade observées sur les côtes nord- européennes, à la même époque : la plupart des personnes ne sachant pas nager, elles s’agrippent prudemment à une corde pour assurer leur sécurité. Ici comme en Europe, la réglementation concernant les costumes de bain est très stricte.
Source : Museo Histórico Municipal Roberto T. Barilli
D’un tourisme élitiste à un tourisme populaire
Jusqu’au début des années 1930, Mar del Plata est la seule grande station balnéaire d’Argentine, mais sa fréquentation lors de la saison estivale est encore assez limitée. À partir du milieu de la décennie 1930, la croissance de la fréquentation touristique s’accélère. Le vrai infléchissement a lieu en 1938, année de l’inauguration de la ruta n°2, nouvellement asphaltée, reliant Buenos Aires à Mar del Plata. En une vingtaine d’années, le transport ferroviaire perd sa suprématie au profit des déplacements en cars et voitures particulières.
L’ouverture progressive des pratiques touristiques aux classes « moyennes hautes » à partir des années 1930 va éloigner de Mar del Plata une partie de la clientèle fortunée, qui reproduira son luxueux mode de vie balnéaire dans de nouvelles stations de la côte atlantique, comme Pinamar ou Villa Gesell. On observe ainsi une extension de la « frontière touristique » vers des territoires jusqu’alors négligés.
Ce changement sociologique se fait aussi car l’offre touristique a tendance à se diversifier. Ainsi, le développement des wagons de seconde classe par la compagnie Ferrocarril del Sud permet à des vacanciers moins fortunés d’accéder au littoral atlantique. Encore minoritaires, ils préfèrent fréquenter des espaces plus proches de leurs hôtels bon marché. La Playa de los Ingleses va devenir leur lieu de prédilection.
Vers le milieu du xxe siècle, la diffusion de la consommation touristique dans de nombreuses strates de la société argentine permet au plus grand nombre d’accéder aux stations touristiques, en particulier à Mar del Plata, la plus proche et la plus accessible. Cette démocratisation des pratiques touristiques, encouragée par le gouvernement argentin, se traduit par une forte augmentation du nombre d’estivants. Cette hausse n’est pas sans conséquence sur l’organisation spatiale de la ville et sur l’offre en hébergements. Les années 1950 marquent le début de la construction d’immeubles et de tours d’appartements de villégiature et de locations saisonnières, entraînant la réduction du nombre de villas du début du xxe siècle. Un rideau d’immeubles de quinze à vingt étages se construit alors en front de mer, formant un mur de béton entre les plages et le reste de l’agglomération, et conduisant à la destruction de nombreuses villas anciennes, pièces essentielles du patrimoine balnéaire de la cité.
Dans le même temps, le nombre d’hôtels a été multiplié par dix en quarante ans, passant de 80 unités en 1933 à 833 en 1970. Durant les années soixante et soixante-dix, en vingt ans, le nombre des résidences secondaires est quant à lui multiplié par trois, représentant le tiers des appartements et des maisons de la cité.
Cependant, ces hébergements touristiques sous la forme de chambres d’hôtel et d’appartements ne suffisent pas. Par manque de place ou à cause de prix trop élevés, de nombreux touristes préfèrent louer une chambre chez l’habitant, dans des quartiers parfois un peu éloignés du littoral. Les Argentins plus fortunés occupent quant à eux les quartiers centraux donnant sur le front de mer et les plages les plus renommées, ou préfèrent s’établir dans les stations plus chics au nord et au sud de la grande ville.
Aujourd’hui, Mar del Plata (ville de près de 700 000 habitants en 2025) est sans doute le lieu le plus représentatif du tourisme domestique argentin. Riche d’une histoire touristique déjà ancienne, la cité balnéaire a su diversifier les sources de sa clientèle nationale, en misant moins exclusivement sur les visiteurs de Buenos Aires et en drainant des flux touristiques d’autres provinces du centre-est du pays.
La ville séduit par son grand nombre de plages qui s’étirent du nord de la ville (Playa Estrada, Norte) au centre (La Perla, Popular, Centro, Bristol, Grande…) et au sud (Faro, Alfar…), et propose, par ses concessionnaires privés, de multiples services aux vacanciers.

Ill. 5. le front de mer de Mar del Plata (Photo N. Bernard, 2022)
La fréquentation touristique de la ville est estimée, pour la saison estivale 2025 (janvier-février), à 560 000 vacanciers. La ville compte au total 350 000 lits touristiques en 2025, dont 36 000 dans l’hôtellerie, l’immense majorité se répartissant dans les innombrables « viviendas », logements principaux ou secondaires prêtés ou loués à des fins touristiques. Par contre, fait étonnant dans cette station de tourisme qui accueille aussi une clientèle issue des milieux populaires, l’hôtellerie de plein air reste quasiment absente de l’offre d’hébergements.
Mar del Plata a longtemps souffert d’un très fort déséquilibre saisonnier de sa fréquentation, ce qui n’était pas sans incidences sur les prix et la qualité des services touristiques. Cette tendance a été progressivement corrigée. Cette saisonnalité désormais modérée est à mettre en relation avec deux faits distincts : d’une part les migrations de loisirs de fin de semaine vers la station, notamment en avant et arrière-saison, et d’autre part la politique menée par la Municipalité pour créer l’animation en dehors de la saison haute, en contribuant à l’organisation de très nombreux événements d’envergure nationale et internationale tout au long de l’année (festival international de cinéma, festival de théâtre…).
Cependant, en raison même de son succès populaire, Mar del Plata perd aussi de l’intérêt face aux autres plages du littoral atlantique, moins fréquentées : l’amélioration des routes et chemins côtiers et le développement du parc automobile ont contribué à orienter l’affluence touristique vers des localités balnéaires émergentes.
Bibliographie
- BERNARD Nicolas, BOUVET Yvanne, DESSE René-Paul, 2022, L’Argentine. Géographie d’un espace latino-américain. Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. Didact géographie, 200 p.
- BERNARD Nicolas, BOUVET Yvanne, DESSE René-Paul, 2014, Géohistoire du tourisme argentin. Rennes, Presses universitaires de Rennes, 221 p.
- BOUVET Yvanne, DESSE René-Paul, MORRELL Patricia., VILLAR Maria, 2003, “Mar del Plata, archétype de la station balnéaire au service d’une métropole”. Bordeaux, Cahiers d’Outre-Mer n°223, p. 281-300.
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- ZUPPA Graciela Iris, 2009, “La construcción de la imagen de la ciudad. Mar del Plata y la apropriación del espacio frente al mar”. Études caribéennes [en ligne] 13-14. http://journals.openedition.org/etudescaribeennes/3729