Plog (modèle de)

Le modèle de Plog, théorisé par Stanley Plog, est publié pour la première fois en 1974, puis fait l’objet d’une relecture par l’auteur en 2001, dans la même revue, Cornell Hotel and Restaurant Administration Quarterly. Par cette approche, Plog tente de documenter la question de la relation qui s’établit entre les individus touristes et les destinations.

Un modèle qui établit une relation entre les individus et les destinations touristiques

Une première publication en 1974 est développée, passant de 4 à 12 pages, dans une seconde parue en 2001 largement complétée. L’auteur précise que les travaux pour cette recherche ont été engagés en 1967 pour aboutir à une première présentation orale en 1972. Il précise d’ailleurs en 2001, posture à laquelle nous ne saurions que souscrire, que la première version a été pensée à une période de la production scientifique où les propositions courtes et succinctes étaient encore possibles: «The original study provided several research luxuries that are not common in today’s fast­paced, skinnied-down research environment, and those factors facilitated the development of new ideas. We had the freedom to pursue offbeat ideas, the time and money to be as thorough as we needed in testing concepts, and the opportunity to employ several research approaches to ensure that our conclusions were justified.» (2001: p.14)

Modèle de Plog
Le modèle représenté dans la publication de 2001, reprend une version de 1972 (Plog, 2001: p. 20)

La représentation graphique prend la forme de la loi statistique de Gauss-Laplace selon laquelle le plus grand nombre des éléments se positionnent autour de la moyenne, entre les valeurs moyenne moins un écart-type et moyenne plus un écart-type, tandis que de part et d’autre apparaissent des configurations minoritaires. La courbe prend alors une allure de cloche. L’axe horizontal positionne des destinations allant de la familiarité la plus marquée à l’altérité la plus forte, par rapport à un individu typique résidant à New-York.

Ainsi, à droite se positionne Coney-Island, destination touristique située à proximité de la Grosse Pomme, dans Brooklyn, tandis que vers la gauche apparaissent successivement Miami-Beach, avant la valeur moyenne mois un écart-type, puis l’archipel d’Hawaï, les Caraïbes et l’Europe dans les valeurs autour de la moyenne, tandis que les destinations caractérisées par une forte altérité se situent au-delà des valeurs de la moyenne plus un écart-type, le Japon et l’Asie d’abord, puis le Pacifique Sud et, enfin, l’Afrique.

Les individus sont ainsi classés en catégories, des psychocentrics habitués des destinations familières aux allocentrics qui se hasardent dans les lieux marqués par une altérité croissante, en passant par les midcentrics, autour des valeurs moyennes. À une extrémité du spectre, les «dependable», en 2001, nommés «psychocentrics» en 1974, sont routiniers, casaniers, anxieux… mais aussi leur avenir économique n’est pas assuré. À l’autre extrémité, les «venturers», auparavant «allocentrics», sont inversement dotés de manière symétrique selon les neuf catégories d’observation.

Ensuite, le lien est établi avec la dynamique des destinations. Toute destination est découverte par des «venturers» qui en font la promotion auprès de leurs proches, lesquels décident de se lancer à l’aventure à leur tour mais comme ils sont «near venturers», ils exercent des pressions pour que la destination s’adapte à leurs besoins. Cette seconde vague convainc ensuite une troisième, les «centrics», les plus nombreux dans une société donnée, qui à leur tour ont bénéficié d’adaptations. Ainsi par vagues successives, les touristes se succèdent dans un lieu de plus en plus transformé jusqu’à devenir adapté aux «dependables» ou «psychocentrics», moins nombreux, ce qui engendre le déclin de la destination. L’analyse sera d’ailleurs intégrée par Butler (1980) dans son propre modèle.

Une avancée

Cette modélisation a constitué une avancée. Premièrement, elle tentait de comprendre le choix des destinations touristiques en s’intéressant aux touristes, à une époque où des notions comme le potentiel, et, pire, la vocation des lieux étaient particulièrement invoqués. Par ailleurs, le choix de fonder l’analyse sur le cas d’un individu résidant à New-York élimine de fait la question de l’appartenance à un groupe culturel.

Surtout, Plog essaie d’interpréter la dynamique des destinations, comme le souligne le titre de son article de 2001: «Why destinations rise and fall in popularity?». Ainsi, selon lui, les lieux plus éloignés deviennent accessibles à des individus peu rompus à la confrontation à l’altérité, grâce à des équipements qui la réduisent. Inversement, les touristes qui recherchent l’aventure et la nouveauté se détournent des lieux trop fréquentés à leur goût pour trouver ailleurs, toujours plus loin, le piquant de la nouveauté. Nous trouvons donc là une première approche des technologies spatiales, explorées plus récemment par Mathis Stock (2008).

Deuxièmement, Plog aborde la question de la dynamique des lieux touristiques. En effet, il enrichit son modèle en 2001, en convoquant, pour les acteurs présents dans les lieux, des perspectives d’action pour enrayer ce mécanisme fatal. D’une part, ils peuvent mener des stratégies pour freiner voire empêcher le déclin.

Il est même possible de réenchanter une destination ou une offre dépassée. Il cite notamment les cas des croisières et des voyages organisés accompagnés. Les premières, selon lui, se sont diversifiées. Uniquement fondées, à l’origine, sur le repos, elles se sont ouvertes à des formes de découverte et à des modes de traction diversifiés, notamment à voile. Les seconds, en évoluant vers plus de temps libre, moins de pression, en incorporant des objets nouveaux… ont même réussi à inverser le schéma en reconquérant des segments de clientèle «venturers».

D’autre part, ils peuvent innover et provoquer des événements qu’il qualifie de tremblements de terre. Il cite notamment l’exemple de la station d’Atlantic City qui a accueilli des casinos à partir de 1976, et également de Las Vegas que les «venturers» fréquentent pour l’excentricité architecturale et non pas pour les jeux, comme les «dependables». L’idée d’un renouvellement des destinations est donc bien présente en 2001.

Mais des limites

Cependant, et bien que le choix épistémologique de la modélisation conduise de fait à la simplification, cette approche met l’accent sur la psychologie individuelle et sur des caractères supposés innés ou en tous cas immuables.

Elle ne s’intéresse pas aux mécanismes de l’apprentissage qui permettent à un individu de se confronter à l’altérité de manière progressive et ainsi d’acquérir des dispositions et des compétences (Guibert, 2016) lui permettant de franchir au cours de son existence des degrés croissants d’altérité. De même, la question sociale est évacuée, or l’accès à l’instruction, qui est inégalement distribué, par exemple à la maîtrise des langues, constitue un viatique efficace pour affronter les disparités. Ensuite, cette approche s’intègre davantage dans une réflexion sur les pratiques de découverte que sur d’autres, notamment le repos, pour lesquelles la question de la nouveauté compte moins que celle de la familiarité.

De même, appréhender les destinations selon le pavage étatique conduit à une réduction abusive. En effet, s’il est relativement aisé pour un citadin d’une des métropoles du Monde, New-York en l’occurrence, de circuler en autonomie à Shanghai ou à Beijing; des villes plus petites ou la campagne opposent davantage de difficulté. Dans un cas, par exemple, l’usage du métro offre des prises (Violier, 2016), notamment les informations en anglais. Dans l’autre, le touriste ne peut compter que sur lui-même.

Également, la relation mécanique entre distance géographique et altérité mérité d’être interrogée, l’étrangeté peut surgir aussi dans une relative proximité (Jounin, 2014). Ou, autre manière de poser cette question: n’est-il pas trop réducteur de penser l’habitant des métropoles comme une entité désocialisée, sans références à ses appartenances, ses habitus et son vécu?

Philippe VIOLIER

Bibliographie

  • Butler Richard, 1980, «The concept of a tourist area cycle of evolution: Implications for managementof resources», The Canadian Geographer. vol.24, n°1, p. 5-12.
  • Guibert Christophe, 2016, «Les déterminants dispositionnels du “touriste pluriel”. Expériences, socialisations et contextes», SociologieS, Theory and research. 19 octobre, en ligne.
  • Jounin Nicolas, 2014, Voyage de classes. Des étudiants de Seine-Saint-Denis enquêtent dans les beaux quartiers. Paris, La Découverte, coll. «Cahiers libres», 256 p.
  • Plog Stanley C., 1974, «Why Destination Areas Rise and Fall in Popularity», Cornell Hotel and Restaurant Administration Quarterly. vol.14, n°4, février, p. 55-58.
  • Plog Stanley C., 2001, «Why Destination Areas Rise and Fall in Popularity. An update of Cornell Quaterly Classic», Cornell Hotel and Restaurant Administration Quarterly. juin, p. 13-24.
  • Stock Mathis, 2008, «Il Mondo è mobile», dans Lévy Jacques (dir.), L’invention du monde. Paris, Presses de Sciences Po, p. 132-159.
  • Violier Philippe, 2016, «Mobilité des individus et familiarité construite: des arrangements qui offrent aux touristes des prises pour parcourir le monde», Mondes du Tourisme. n°12, 1er décembre [consulté le 25 novembre 2021], en ligne.